Condamner les violences sans faire le jeu des extrêmes
Dans son allocution du 18 octobre, Emmanuel Macron a condamné les pillages et les attaques contre des bâtiments publics. Il a attribué les violences à des « factieux » issus de groupuscules d’ultragauche, auxquels se seraient joints des délinquants, et promis que les auteurs seraient poursuivis. Mais son discours ne se réduit pas à cette accusation : il reconnaît aussi les revendications légitimes de plusieurs centaines de milliers de manifestants, évoque la vie chère et l’angoisse des jeunes, et promet de réunir élèves, enseignants, syndicats, élus et parlementaires. Il serait donc inexact de dire qu’il confond explicitement tous les manifestants avec les casseurs.
La difficulté tient plutôt à la coexistence de ces deux registres : d’un côté, l’écoute des revendications ; de l’autre, des formules qui attribuent très vite une intention politique aux auteurs des violences et à ceux qui appellent à manifester. Elles méritent d’être examinées avec précision.
Des responsabilités à établir
Macron attribue d’emblée les violences à des groupuscules d’ultragauche et à des délinquants. Il est établi que des groupes masqués ont affronté la police et que des commerces et des bâtiments publics ont été attaqués. Des reportages décrivent des groupes mobiles et des attaques menées à plusieurs endroits. Cela indique une coordination tactique entre certains participants ; cela ne prouve pas, à lui seul, qu’une organisation politique centrale ait dirigé l’ensemble des violences dans le pays.
La prudence est d’autant plus nécessaire que, le 19 octobre, la procureure de Paris Laure Beccuau a déclaré ne pas pouvoir confirmer que les personnes responsables des violences à Paris étaient politiquement proches de l’ultragauche. Les enquêtes doivent précisément établir qui a fait quoi, avec quelles motivations et avec quel degré d’organisation. Une arrestation n’est pas une condamnation ; la présence dans une manifestation ne prouve pas une participation à un délit ; l’étiquette politique d’un groupe ne démontre pas automatiquement une chaîne de commandement.
Les violences doivent être poursuivies, mais les responsabilités doivent être individuelles et démontrées. Si le gouvernement avance une hypothèse d’organisation politique, il doit en exposer les éléments et la laisser être vérifiée par l’enquête, plutôt que de la présenter d’emblée comme un fait établi.
« Rien ne l’explique » : expliquer n’est pas excuser
À propos des incendies et des attaques, Macron déclare : « Rien ne le justifie, rien ne l’explique, rien ne l’excuse. » La première et la troisième propositions sont claires : aucun grief ne justifie de mettre des personnes en danger ou de détruire des bâtiments. La deuxième est plus problématique. Expliquer un acte n’est pas l’excuser ; c’est chercher à comprendre ses causes.
D’ailleurs, quelques minutes plus tard, le président affirme que la responsabilité du gouvernement est double : entendre la colère et agir sur ses causes, tout en faisant respecter l’ordre républicain. Il reconnaît les inquiétudes concernant le coût de la vie, les conditions d’études, l’avenir et la place des jeunes dans la société. Il y a donc une tension dans le discours : les causes sociales sont bien reconnues, alors que la formule « rien ne l’explique » semble les écarter. Pour éviter cette ambiguïté, il aurait été plus juste de dire que rien ne justifie la violence, tout en affirmant que ses causes doivent être comprises et traitées.
Manifester n’est pas créer le désordre
La phrase la plus lourde politiquement vient vers la fin de l’allocution. Macron affirme que ceux qui expliquent qu’il faudrait « aller dans la rue, manifester, créer le désordre » n’ont qu’un but : « abîmer la République et voler le débat ». Il faut distinguer l’appel à la violence de l’appel à manifester. Dans une démocratie, la rue est aussi un lieu d’expression politique, y compris quand les revendications dérangent le pouvoir. En rapprochant « manifester » et « créer le désordre » dans la même formule, le président risque de jeter le soupçon sur des mobilisations pacifiques — alors même qu’il vient de dire qu’il ne faut pas les confondre avec les casseurs.
Sébastien Lecornu a formulé plus directement la logique du choix de camp, en appelant à choisir entre la République et les casseurs. Cette opposition peut sembler mobilisatrice dans l’urgence ; elle simplifie pourtant le débat. On peut condamner les violences, défendre les forces de l’ordre, soutenir le droit de manifester et demander des comptes au gouvernement sur son anticipation de la journée. Ces positions ne s’excluent pas.
L’angle mort de l’extrême droite
Rien dans les informations publiques consultées n’établit que l’extrême droite ait organisé les attaques du 17 octobre. Il ne faut donc pas lui attribuer ces violences sans preuve. Mais le Rassemblement national a tout de même un rôle dans la bataille politique qui les entoure : Marine Le Pen a, elle aussi, condamné les violences en accusant l’ultragauche. Le RN peut tirer profit d’un récit dans lequel la gauche radicale devient l’ennemie de la République. C’est une récupération politique, pas une preuve de participation aux dégradations.
Il ne s’agit pas de prétendre que les deux camps ont commis les mêmes actes, ni de fabriquer une fausse équivalence. Il s’agit de constater que la polarisation peut servir les forces qui veulent convertir la peur et la colère en voix électorales.
Une fracture qui nourrit la confrontation
En sommant les Français de choisir entre la République et les casseurs, Sébastien Lecornu enferme le débat dans une opposition binaire que l’adresse de Macron contribue à renforcer. Cette fracture profite à ceux qui cherchent à transformer la peur et la colère en capital électoral. Elle ne signifie pas qu’une guerre civile est inévitable ; mais elle installe une logique de confrontation où l’adversaire devient un ennemi intérieur. C’est ainsi qu’une société peut s’engager dans une dynamique de guerre civile : non par la seule violence de rue, mais par la destruction progressive de la confiance commune et la délégitimation réciproque des camps.
La meilleure réponse aux violences n’est ni leur minimisation ni l’accusation collective. C’est une justice fondée sur les faits, une enquête transparente sur les responsabilités et la préparation policière, une protection réelle des victimes, et une réponse aux causes sociales de la colère. Condamner les casseurs est nécessaire. Mais défendre la République exige aussi de préserver le droit de manifester, de distinguer l’opposition de l’ennemi, et de ne pas laisser les extrêmes définir seuls le sens des événements.
Sources
- Allocution d’Emmanuel Macron, Élysée, 18 octobre 2026
- La procureure de Paris sur les profils des personnes interpellées, TF1, 19 octobre 2026
- Récit des manifestations et des violences, Le Monde, 18 octobre 2026
- Les réactions politiques et l’appel de Lecornu à « choisir son camp », Le Monde, 18 octobre 2026